L'essence de l'écopsychologie,
de Mohammed Taleb
Quelle est l’essence de ce nouveau paradigme qu’est l’écopsychologie ? Restaurer un pont entre la conscience humaine et la biosphère, d'où pourrait jaillir une authentique subversion de la modernité marchande destructrice. Au lieu que l'individu continue à se percevoir comme une entité isolée face à une matière inerte, il s'agit, au contraire, pour lui, de suspendre la distance de l'objectivation mercantile. Cette démarche exige de faire corps avec la terre, de traverser la ligne invisible de scission entre un sujet pensant et un environnement exploité. L'ancrage spirituel d'un pivot devient alors indispensable pour éviter toute dérive individualiste. Ce principe fondateur n'est autre que l'ancestrale figure de l'Âme du monde, instance médiatrice par excellence entre les sphères intelligibles et sensibles. Priver la réflexion écopsychologique d’une pareille référence explicite revient à la vider de sa substance vitale. On bascule alors vers ce que j'appelle « l'écodéveloppement personnel », simple pratique assez narcissique et dénuée de portée cosmique. C'est précisément pour conjurer ce piège que l'historien étasunien Theodore Roszak a forgé le terme d'« écopsychologie » (qu’il ne faut pas confondre avec la malheureuse « écopsychologie pratique », ni non plus avec le Travail Qui Relie, qui relèvent d’autres sources.
Theodore Roszak a théorisé cette vision novatrice à travers deux ouvrages majeurs parus en 1992 (The Voice of the Earth: An Exploration of Ecopsychology) et 1995 (Ecopsychology: Restoring the Earth, Healing the Mind (ouvrage collectif dirigé avec Mary E. Gomes et Allen D. Kanner)). Son projet commandait de laisser cette présence planétaire agir sur nous. L'objectif était d'accepter de se laisser pénétrer intimement, d'assimiler notre intériorité à un canal afférent qui imprime en nous le pli de cette méditation vivante. Et réciproquement, notre esprit agit sur cette trame enveloppante par une résonance perpétuelle. Ainsi se met en place la rythmique des affects et des engagements sociaux, créant une relation symbiotique entre le cosmos et l'esprit. Toutefois, la rencontre psycho-tellurique ne doit jamais tourner en retrait contemplatif ni en dépossession de soi. De telles formes de régression pathogène s'avèrent incompatibles avec l'importance cruciale du politique inhérente à cette discipline transdisciplinaire. L’écopsychologie réclame une révolution des structures économiques, sociales, culturelles responsables de l'aliénation et de la dissociation. Ce besoin de bouleversement total n'a pas surgi du néant, car l’écopsychologie est le fruit direct de la contre-culture des années 1960, porteuse d'une remise en cause globale du système dominant. Et sa féconde sève rebelle plonge ses racines plus profondément dans le romantisme, qui fut la première grande protestation culturelle et philosophique contre le désenchantement capitaliste du monde dès la fin du dix-huitième siècle, posant ainsi les jalons de notre insoumission présente.
Le programme radical de l’écopsychologie repose sur le principe qu’il ne peut y avoir de changement écologique véritable sans une métamorphose de l’âme, et, dans une dialectique pleine de créativité et d’humilité, qu’il ne peut y avoir de transformation personnelle sans une révolution sociale et la guérison de la Terre, malade de la civilisation capitaliste occidentale. (Mohammed Taleb)
Ecopsychology: Restoring the Earth, Healing the Mind a été traduit en français et publié sous le titre Écopsychologie. Le soin de l’âme et de la Terre (2023, Éditions Wildproject)
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