La dimension spirituelle de l’action sociale :

une perspective musulmane

 

 

Cet article fut publié dans la défunte revue québécoise  Relations ( numéro 809, juillet-août 2020), éditée par le Centre justice et foi, un centre chrétien d’analyse sociale progressiste 

 

Regard personnel sur la tension créatrice entre spiritualité et action sociale en contexte d’islam

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Je suis né en 1968 dans une famille de la classe ouvrière issue de l’émigration algérienne en France. Je me suis tôt senti appelé à suivre deux filières, profondément cohérentes même si elles n’étaient pas toujours coordonnées. La première était celle d’une action s’inscrivant dans la gauche radicale arabe, notamment algérienne, et dans des mouvements de solidarité, en particulier avec la Palestine après la guerre israélienne contre le Liban (1982) et ses populations libanaises et palestiniennes. La seconde filière était liée à des préoccupations spirituelles et culturelles : mon arabo-islamité était moins un acquis qu’un projet et je sentais la nécessité de la vivre d’une façon personnelle, en la métamorphosant en quelque sorte. La politique et la spiritualité furent ainsi les deux grandes matrices où ma conscience se forgea. C’était dans les années 1980.

 

Il ne m’est pas possible de dire que l’action sociale et politique était la base de ma démarche et que la spiritualité ne venait qu’en appui, comme un moment, une dimension de ressourcement. La raison en était que mon engagement politique, tout en étant marxiste, dans mes premières années militantes, portait en lui un dessein culturel. Pour l’Algérien et l’Arabe que je suis, il est littéralement impossible de scinder l’existence sociale en diverses parties (là, le culturel ; ici, le spirituel ; là encore, le politique ; ici, l’éthique, etc.). C’est mon être dans son unité et sa totalité qui s’enflamme, manifeste, contemple, prie.

 

Il faut souligner que cette tension créatrice – entre spiritualité et transformation du monde – était et demeure grandement facilitée par le caractère global de l’adversaire. En effet, l’impérialisme ne se réduit pas à des flux financiers injustes ni même à la fameuse mondialisation néolibérale. Certes, la néolibéralisation des sociétés est bien réelle, comme les processus divers de dérégulation, d’ouverture des marchés et de casse des services publics. Mais l’impérialisme est bien plus que cela, car le capitalisme qui en est la matrice est un système historique complexe, multidimensionnel. La composante économique est primordiale, mais l’est-elle plus que les composantes idéologique, culturelle et métaphysique ?

 

Réenchanter notre relation au monde

 

Il se trouve que le mouvement arabe révolutionnaire auquel j’appartenais commençait alors à opérer une métamorphose radicale. Le même changement se produira, entre autres, au Liban, en Palestine et en Égypte. L’organisation algérienne dans laquelle je militais disparaissait, et l’une des raisons en était que le cadre d’analyse marxiste dans lequel elle évoluait devenait insuffisant pour penser et transformer le monde. D’autres ressources intellectuelles, conceptuelles et méthodologiques devenaient nécessaires.

 

L’horizon demeurait celui de la libération des peuples arabes et du Tiers-monde en général, ainsi que l’émancipation des hommes et des femmes à l’égard de systèmes de domination et d’aliénation. Il est vrai, toutefois, que dans le contexte de la crise du marxisme (qui n’est pas seulement consécutif à la crise du socialisme réellement existant dans les pays de l’Europe de l’Est), le travail de la pensée devenait un enjeu important. Ainsi, dans mon cheminement, je me suis rapproché de la théologie de la libération latino-américaine, dont je percevais le potentiel universel. D’ailleurs, le courant de la gauche algérienne et arabe qui était le mien s’orientait clairement vers une théologie islamique de la libération et une articulation spécifique entre spiritualité musulmane et action révolutionnaire, entre foi et justice sociale. Karl Marx, dans cette nouvelle configuration, rencontrait Max Weber. Ce qui signifiait que le capitalisme n’était plus seulement envisagé comme « mode de production », mais aussi comme système générateur du « désenchantement du monde ». L’alternative était donc d’œuvrer au réenchantement de notre relation au monde.

 

Pour comprendre et déconstruire le désenchantement capitaliste, qui réduit l’humain à l’homo œconomicus – une caricature de l’être humain – et la nature vivante à un tas de ressources à son service, la philosophie spirituelle et métaphysique de l’islam est pour moi d’une grande aide. Dans la mesure où l’essence du capitalisme est l’objectivation marchande, alors l’anticapitalisme ne peut être qu’éthique, culturel et spirituel (en plus des autres dimensions évidentes comme celles du politique et de l’économie). Dans ma façon de saisir le legs traditionnel musulman, le réel ne peut être réduit au matériel. L’existence est à la fois assemblage de choses, mais aussi constellation de signes. C’est ce que la tradition, à partir du Coran, désigne sous le terme Aya. À la fois signe, miracle et mystère (et verset du livre saint !), l’Aya est en quelque sorte la dimension inobjectivable de ce qui nous entoure. Un être ne saurait être réduit à sa face ni à sa surface ; il porte en lui des profondeurs souvent insoupçonnées. C’est comme cela que je comprends cette parole du prophète Mohammed (que la paix soit sur lui) : « Celui qui connaît son âme connaît son Seigneur. »

 

Spiritualité décolonisatrice

 

Mais les Ayat, qui signalent la présence divine ineffable, ne sont pas seulement à l’intérieur de l’humain, comme dit le Coran. Elles sont aussi, telles des théophanies, présentes dans toute la Création. Plus que cela, elles sont la Création. Cette approche musulmane est au cœur de la démarche sociale de l’écologie dans les sociétés islamiques. La question se formule ainsi : peut-on vivre dans l’authenticité une foi religieuse à l’ombre d’une planète malmenée ? Où se situe la cohérence entre, d’une part, la vie intérieure et la spiritualité et, d’autre part, la maltraitance de la Terre ? La conscientisation écologique des sociétés musulmanes devrait constituer une tâche majeure pour les années à venir, et non pas seulement sur le plan du leadership religieux et des institutions mais aussi ‒ et je dirais même essentiellement ‒ sur celui de la base communautaire.

 

Sans être passéiste, il nous faut affirmer la fierté de cet héritage. En lui, nous pouvons découvrir une prodigieuse richesse en matière écologique. Je ne citerai qu’un exemple : Le Livre de l’agriculture (Kitab al-filaha) d’Ibn al-‘Awwâm, composé en Andalousie à la fin du XIIe siècle. Dans les campagnes et le désert, les savoirs écologiques se transmettaient en grande partie avec les instruments culturels de la tradition orale (contes, histoires légendaires des lieux, proverbes…). Plus récemment, nous pouvons citer les noms, entre autres, de Mohammed El Faïz, Fazlun Khalid, Haïdar El Ali et Mohamed Tahar Bensaada, qui prolongent ce geste de tendresse pour la Terre et de révolution parmi les êtres humains. L’islam propose une compréhension spécifique de la Création qui en fait une religion anthropologique et cosmique. La Terre, les montagnes et les cieux sont, enseigne le Coran, les partenaires d’un immense dialogue avec Dieu. Un passage coranique souligne même que Dieu demandera à la terre de raconter son histoire…

 

En s’appuyant sur ce thème de l’écologie, il est possible de penser à nouveaux frais cette relation entre le singulier et l’universel. Bien qu’elle soit un impératif universel, bien commun de toute l’humanité, l’écologie se conjugue aussi au pluriel, au gré des langues, des imaginaires, des géographies, des cultures. Cela est valable aussi pour les thèmes de la justice sociale, de la démocratie et de l’émancipation des femmes, par exemple. Le défi est de maintenir l’axe de vie entre l’universalité de ces valeurs et la diversité des formes qu’elles peuvent prendre. Pour ma part, mon attachement à la culture arabo-musulmane, à mes héritages historiques et à ma spiritualité vise en grande partie à contribuer à une décolonisation de l’universel, à sa désoccidentalisation, afin que puissent se déployer une écologie, un socialisme, un féminisme aux couleurs arabes et musulmanes.

 

Sans ce travail (qui relève en même temps de l’anthropologie culturelle et de l’imagination créatrice), nous risquons de nous enfermer dans les face-à-face mortifères que sont « Orient/Occident », « Tradition/Modernité », « Particularité/Universalité ». L’islam m’enseigne que l’Unité n’appartient, en dernière instance, qu’à Dieu, et c’est pour cela que le Coran insiste sur le principe de la diversité des peuples. Et quel est le sens de ce pluralisme ? Le Coran nous le révèle : que les peuples se connaissent mutuellement.