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Café politique

de l’Âme du monde 

 

 

Ce blog est animé par l'écrivain algérien Mohammed Taleb Il sera régulièrement enrichi de billets d’humeur, de coups de cœur, d’alertes écocitoyennes, d’annonces, de citations et d’aphorismes.

 

Jeudi  9 avril 2026

Éloge de la polarisation, par Mohammed Taleb


En refusant de nommer explicitement l’adversaire qui domine à l’échelle du globe (je parle du capitalisme, de l’impérialisme, du colonialisme, du néocolonialisme, du sionisme, du suprématisme, du racisme et d’autres monstruosités), sous prétexte que nommer reviendrait à « polariser », « cliver » ou « dualiser », nous empêchons la conscience d’atteindre la clarté. La nomination constitue une condition de l’intelligibilité du réel. Ce qui n’est pas nommé demeure opaque, naturalisé, soustrait à toute mise en question morale.
Face à l’injustice globale et à ses multiples formes (injustice sociale, injustice écologique, injustice spatiale, injustice culturelle, injustice épistémique, injustice de genre, etc.), les clivages, les polarisations et les dualismes ne relèvent pas de pathologies de la pensée. Ils signalent au contraire une âme éthiquement saine, enracinée dans l’humanisme. Distinguer, séparer, juger, c’est exercer la faculté de discernement sans laquelle aucune responsabilité morale ne peut advenir. Refuser toute polarité au nom d’une unité abstraite revient, de fait, à se rendre complice de l’ordre dominant.
Cela ne signifie pas que l’existence humaine se réduise à la lutte. Il existe aussi des temps de création, de ressourcement, de contemplation, de joie amoureuse, par lesquels la vie se célèbre et se régénère. Ces moments ne sauraient être conçus comme des refuges hors du monde. Ils participent à une formation de la sensibilité et de la volonté, ce que Immanuel Kant nomme une force formatrice (bildende Kraft), qui rend le sujet plus apte à résister à l’injustice et à agir selon des fins universalisables. La contemplation authentique ne détourne pas de l’action juste, elle l’approfondit et la soutient.
Dès lors, la non-dualité ne peut être pensée comme une neutralisation des conflits historiques, sociaux et politiques. Lorsqu’elle se présente comme une indifférenciation morale, elle devient une idéologie de pacification au service de la domination.
Entre le capital impérialiste (système de mort, de prédation et de réification du vivant) et la Poésie de l’Âme du monde (principe de relation, de dignité et de co-appartenance du vivant), aucune voie non duelle n’est possible. Il n’existe ici ni troisième terme ni compromis acceptable. Toute prétendue réconciliation qui efface l’asymétrie des violences trahit à la fois l’humanisme, la raison critique et l’exigence spirituelle la plus haute.

À propos de l’illustration :
Dans son dessin Dlúthpháirtíocht (titre en gaélique irlandais signifiant « Solidarité »), réalisé en 2023, l’artiste irlandais Emmet Walsh entrelace l’imaginaire celtique et la réalité palestinienne contemporaine afin de donner forme à une solidarité transnationale des peuples en lutte. La figure centrale, inspirée des saints et des héros de l’iconographie médiévale irlandaise, se drape des couleurs de la Palestine et porte le keffieh, symbole de résistance et de dignité. L’épée, tenue sans ostentation, évoque moins la violence que la détermination à ne pas renoncer, tandis que le bouclier circulaire renvoie à la protection du peuple et de la mémoire. Un oiseau noir, peut-être un corbeau, surplombe la figure. Dans l’imaginaire celtique, il se rattache à la veille, au passage entre les mondes, à la mémoire des morts et à la lucidité face à la guerre et à l’injustice. L’entrelacs celte qui encadre la composition, symbole d’interdépendance et de continuité, affirme que la lutte palestinienne ne se trouve pas isolée mais inscrite dans une trame historique, politique et éthique plus vaste. L’œuvre se présente ainsi comme une icône de résistance partagée, où l’Irlande reconnaît dans la Palestine meurtrie un miroir de ses propres blessures coloniales et de son combat pour la dignité. (Mohammed Taleb)

Mercredi 8 avril 2026

Un Jung anticolonialiste ?

 
 
Les guerres de l’Occident impérialiste, dont la version israélo-trumpienne n’est qu’une dégénérescence bruyante, ne s’expliquent pas uniquement par l’appétit du gain ni par la mécanique froide de l’accumulation du capital. Celui-ci n’est que la houille brûlante d’une forge plus ancienne, celle d’une psyché conquérante, convaincue que le monde extérieur (les peuples et la Nature vivante) lui appartient d’avance. Il y a là un imaginaire structurant, une mythologie de la domination qui, depuis la colonisation des terres jusqu’à celle des consciences, se déploie sous des formes toujours renouvelées.
 
Serge Latouche parlait d’« occidentalisation du monde », Aminata Traoré dénonçait le « viol de l’imaginaire », Malcolm X ciblait l’« esclavage mental ». Pour sa par, Ngũgĩ wa Thiong'o, déconstruisait la « colonisation de l’esprit », et Frantz Fanon condamnait "l'état de dépersonnalisation absolue". Ils nommaient une dissymétrie intérieure, un déséquilibre psychique entre un je occidental hypertrophié et un autre réduit au silence. Ce qui se joue dans ces guerres n’est pas seulement économique ; c’est une tentative désespérée de maintenir, sous couvert de puissance, une suprématie symbolique menacée. La conquête n’est plus une action sur le monde ; elle est devenue un réflexe de survie de l’ego collectif du Nord.
 
Carl Gustav Jung, alors même qu'il était prisonnier des schémas de la psychologie racialiste, évolutionniste et inégalitaire hérités du XIXe siècle, avait perçu, lors d'une expérience de modification de la conscience lors de son dialogue avec Ochwiay Biano, chef de la nation Pueblo au Taos Pueblo (Nouveau-Mexique, janvier 1925), la vérité profonde des rapports de l'homme blanc avec le reste du monde. Il écrivait ce texte emblématique, à mes yeux l’un des plus justes, porteur d’une potentialité anti-impérialiste :
 
« Je sentis monter en moi comme un brouillard diffus, quelque chose d’inconnu et pourtant de profondément familier. Et, image après image, se détachaient de ce brouillard, d’abord les légions romaines faisant irruption dans les villes de Gaule, Jules César avec ses traits nettement ciselés, Scipion l’Africain, Pompée. Je voyais l’aigle romain sur la Mer du Nord et sur les rives du Nil blanc. Je voyais saint Augustin transmettant aux Anglo-Saxons, de la pointe des lances romaines, le credo chrétien et Charlemagne imposant glorieusement aux païens des conversions tristement renommées. Puis les hordes pillardes et meurtrières des armées des croisés et ainsi, comme avec un coup au cœur, la vanité du romantisme traditionnel des croisades me sauta aux yeux. Puis vinrent Colomb, Cortez et les autres conquistadores qui, par le feu, l’épée, la torture et le christianisme terrifièrent même ces lointains Pueblos qui paisiblement rêvaient au Soleil, leur Père. Je vis aussi les populations des îles des mers du Sud décimées par l’« eau de feu », la scarlatine, importée avec les habits, la syphilis. C’en était assez. Ce qui pour nous est désigné par colonisation, mission auprès des païens, expansion de la civilisation, etc., a encore un autre visage, visage d’oiseau de proie cruellement tendu, guettant sa prochaine victime, visage digne d’une race de pillards et de pirates. Tous les aigles et autres bêtes rapaces qui ornent nos écussons héraldiques m’apparurent comme les représentants psychologiques appropriés de notre véritable nature. »
 
Ce passage provient d'un manuscrit inédit de 1926 sur la « psychologie des primitifs » , intégré par Aniela Jaffé dans l'autobiographie de Carl Gustav Jung Erinnerungen, Träume, Gedanken (Souvenirs, rêves, pensées), recueilli et édité par Aniela Jaffé, 1961 (Rascher Verlag – Zurich/Stuttgart). Il figure dans la section « Die Pueblo-Indianer » (Chapitre « Reisen » (Voyages)). En français, le passage figure au chapitre IX « Voyages », section « Les Indiens Pueblo », dans Ma Vie. Souvenirs, rêves et pensées, traduit de l'allemand par Roland Cahen (et revue par Marie-Martine Louzier Padou et Suzanne Vaysse) (avec une première édition aux éditions Fayard, en 1967 ; rééditions chez Gallimard, coll. « Folio Essais »).

 

Mercredi 8 avril 2026

Il ne saurait y avoir de véritable transition socio-écologique sur fond d’amnésie. Sans profondeur historique, donc sans âme, elle n’est qu’un simple réaménagement formel, un verdissement du Capital impérialiste.

Samedi 28 mars 2026

Défendre la terre au Guatemala : entre résistances locales et harcèlement judiciaire

Depuis le milieu des années 2010, et plus encore dans la séquence récente ouverte au début de l’année 2026, la situation des défenseurs autochtones du territoire au Guatemala se caractérise par une intensification des poursuites judiciaires liées aux conflits autour des projets hydroélectriques, notamment dans le département de Huehuetenango, où les tensions remontent à l’installation contestée d’entreprises énergétiques dans des zones comme Yichk’isis. Au cours des derniers mois, cette dynamique s’est concrétisée par de nouvelles arrestations et procédures, dont le cas de Francisco Mateo Mateo, arrêté en février 2026 sur la base d’une accusation d’homicide liée à une plainte déposée en 2014 dans le contexte des conflits communautaires, puis finalement poursuivi pour « encubrimiento propio » malgré l’insuffisance des preuves pour soutenir l’accusation principale, après plus d’un mois de détention préventive et une remise en liberté conditionnelle décidée par un juge. Cette affaire illustre un schéma plus large où des faits anciens sont réactivés dans un cadre judiciaire perçu comme instrumentalisé, alors même que ces conflits trouvent leur origine dans l’opposition persistante des communautés autochtones à des projets extractifs imposés sans consentement effectif. Dans cette conjoncture, marquée par une crise institutionnelle et des tensions entre pouvoirs politiques et judiciaires, la multiplication des procédures, des condamnations et des mesures restrictives contribue à fragiliser les structures communautaires, à prolonger les conflits territoriaux et à installer une forme de pression durable sur les acteurs locaux de la défense du territoire, tandis que les autorités continuent de présenter ces actions comme relevant du fonctionnement ordinaire de la justice. Dans ces conditions, la défense des territoires apparaît moins comme une infraction que comme une exigence de justice, ce qui rend d’autant plus urgente la reconnaissance effective des droits des peuples autochtones et la fin de leur criminalisation systématique.

Dimanche 22 mars 2026

Quand l’Inde interdit une mémoire palestinienne

La décision prise le 19 mars 2026 par les autorités indiennes d’interdire la diffusion en Inde du film « La Voix de Hind Rajab », réalisé par Kaouther Ben Hania, constitue un scandale politique et moral. Cette œuvre retrace, à partir d’enregistrements réels, les derniers instants d’une enfant palestinienne de Gaza, Hind Rajab, piégée sous les tirs en janvier 2024, et donne à entendre, dans toute sa nudité tragique, la violence infligée aux civils . Présenté en compétition à la Mostra de Venise en septembre 2025, le film y a reçu une reconnaissance majeure, avec une ovation exceptionnelle et des récompenses importantes, avant d’être nommé aux Oscars et aux Golden Globes . En bloquant sa sortie, officiellement pour ne pas nuire aux relations entre l’Inde et l’Israël, le pouvoir indien révèle une censure directement dictée par des considérations géopolitiques. Le régime dominé par le Bharatiya Janata Party (BJP), porteur d’un nationalisme fondamentaliste hindou, s’inscrit de longue date dans une proximité stratégique avec l’État israélien, au nom d’intérêts sécuritaires et idéologiques convergents. Cette interdiction ne relève donc pas d’un simple choix culturel, mais d’un alignement assumé qui vise à étouffer une œuvre dérangeante. Il faut néanmoins rappeler qu’une autre Inde existe, celle de Arundhati Roy, des guérillas paysannes naxalites et des mouvements écopaysans, écoféministes, autochtones, qui continuent de porter une exigence de justice et de vérité.

Dimanche 22 mars 2026

La vérité animiste du poète palestinien Mahmoud Darwich

 

«POUR le Palestinien, la terre ne relève pas uniquement du politique, mais aussi du sacré. Dès mes premiers pas dans la poésie, j’ai abordé la terre et ses éléments, herbe, arbres, bois coupé, pierres, comme des êtres vivants. Je veux dire que tout me préparait à recevoir le message de l’Indien. Ayant pris connaissance de sa culture, je me suis rendu compte qu’il avait parlé de moi mieux que je ne l’avais fait moi-même. Aussi, je tire fierté d’avoir hissé la revendication du droit palestinien au niveau du combat de l’homme rouge pour ses droits. C’est une défense de l’harmonie de l’Univers et de la nature, harmonie que l’homme blanc a rompue par sa conduite. Dans les deux cas, la terre est l’objet du conflit, et la colonisation au cœur de l’affrontement. Et la conscience tragique est suffisamment élevée chez les Palestiniens pour leur permettre de se retrouver dans toute tragédie, de la Grèce à nos jours. C’est très précisément pourquoi nos textes sont épiques et non mythiques, et qu’ils n’affirment pas la suprématie des facteurs objectifs sur la volonté de l’homme. »

Mahmoud Darwich (1941 - 2008), poète palestinien de renommée mondiale,  a marqué la littérature arabe par ses écrits sur l'exil, et la résistance.