17 avril 1996,
le massacre d’Eldorado dos Carajás :
le cri des paysans sans-terre,
trente ans après
Mohammed Taleb
Comment dire, comment raconter ce 17 avril, sans précipiter le récit vers son point le plus sombre ? Il faut d’abord rappeler que la terre, au Brésil, est un enjeu vital, lieu de subsistance et de dignité, mais aussi espace de conflits anciens. Dans cette histoire longue s’inscrit le Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra (MST), né en 1984 dans le sillage des mobilisations paysannes et des communautés inspirées par la théologie de la libération. C’est dans cette trajectoire que survient, le 17 avril 1996, près d’Eldorado dos Carajás, l’un des épisodes les plus violents de l’histoire contemporaine du pays.
Ce jour-là, sur une route du sud de l’État du Pará, au nord du pays, près de 1 500 paysans et paysannes du MST se sont rassemblés. Leur action s’inscrit dans une stratégie de mobilisation directe, visant à rendre visible une exigence centrale de leur lutte. Au cœur de celle-ci se trouve la réforme agraire. Elle repose sur un principe inscrit dans la Constitution brésilienne de 1988 : la terre doit remplir une fonction sociale. Dans un pays marqué par une concentration foncière extrême, où une minorité de grands propriétaires détient l’essentiel des surfaces cultivables, cette réforme vise à redistribuer les terres improductives ou acquises de manière irrégulière. Elle répond à une nécessité à la fois sociale, économique et politique, celle de permettre aux familles paysannes d’accéder à un moyen de subsistance, réduire les inégalités rurales et limiter les conflits liés à l’occupation des terres.
Pour le MST, cette réforme constitue un axe structurant, une orientation axiale. Elle organise ses actions, oriente ses occupations de terres et fonde son projet de société. Il ne s’agit pas seulement d’obtenir des parcelles, mais de défendre une autre manière d’habiter et de travailler la terre, à travers des formes collectives, éducatives et souvent inspirées par des pratiques agroécologiques.
L’État du Pará, où se déroule la manifestation du MST, présente une situation profondément contrastée. Ce territoire immense, situé au cœur de l’Amazonie, recèle des richesses naturelles considérables, en particulier minières. Pourtant, ces ressources ne bénéficient que très faiblement aux populations locales. Les indicateurs sociaux restent en deçà de la moyenne nationale. Dans les zones rurales, la pauvreté se conjugue avec l’isolement, l’insécurité foncière et une forte inégalité dans l’accès à la terre. Cette tension structurelle forme l’arrière-plan du drame.
Face aux paysans et aux paysannes, la réponse des autorités prend une forme militaire. Deux contingents de la police de l’État avancent de part et d’autre de la route, dans une logique d’encerclement. Les forces sont lourdement armées. Des témoignages ultérieurs, recueillis par des commissions d’enquête et des organisations de défense des droits humains, décrivent des agents sans identification visible, progressant en ordre serré.
La tension monte lentement. Les paysans comprennent que l’affrontement devient inévitable. Certains tentent de négocier, d’autres restent sur place, déterminés à tenir. Beaucoup n’ont pour toute protection que leurs corps et quelques outils agricoles. La peur circule, palpable, mêlée à une forme de résolution silencieuse.
Puis les tirs éclatent.
En réalité, la scène a été préparée comme une démonstration de force destinée à briser toute résistance. À une extrémité de la zone occupée par les paysans, un premier contingent arrive, transporté par deux bus. Il comprend soixante-huit hommes armés de carabines, de mitrailleuses, de fusils et de revolvers. À l’autre extrémité, un second contingent, bien plus nombreux, déploie environ deux cents hommes, également équipés d’armes automatiques et de revolvers. La progression s’effectue selon une logique d’encerclement.
Un détail revient dans plusieurs témoignages. Les policiers ont retiré les bandes d’identification brodées sur leurs uniformes, ce qui rend leur reconnaissance impossible. Ce geste alimente, après les faits, les interrogations sur la préparation de l’opération et sur la volonté d’effacer les responsabilités individuelles.
La tension atteint alors son point de rupture. Les paysans comprennent qu’ils se trouvent pris entre deux lignes armées. Certains tentent de parlementer. D’autres restent immobiles, comme saisis par la situation. La peur circule, mais elle se mêle à une forme de détermination, née de mois de lutte et d’attente.
Lorsque les tirs commencent, la violence se déploie sur une durée d’environ une heure. Les détonations se succèdent, régulières, massives. Des hommes tombent dès les premières minutes. D’autres cherchent à fuir, mais les voies de sortie sont fermées. Plusieurs témoignages évoquent des tirs à courte distance, ainsi que des coups portés sur des blessés déjà à terre.
Le bilan est lourd. Dix-neuf paysans meurent sur le coup. Deux autres succombent dans les jours suivants. Soixante-cinq personnes restent blessées, avec des séquelles les empêchant de reprendre leur activité.
Parmi les victimes, le nom d’Oziel Alves Pereira, âgé de dix-neuf ans, s’impose. Considéré comme l’un des responsables du campement du MST, il est arrêté vivant, menotté, puis frappé à mort à coups de crosse de fusil devant ses compagnons. Selon plusieurs récits concordants, un policier lui aurait ordonné de crier « Vive le MST » avant de le tuer. Cet épisode concentre, à lui seul, une part de la violence exercée ce jour-là.
Le massacre d’Eldorado dos Carajás s’inscrit dans une histoire plus vaste de conflits fonciers au Brésil. Depuis les années 1980, la Commission pastorale de la terre recense un nombre élevé d’assassinats de responsables paysans et de soutiens à la réforme agraire. Une part réduite de ces crimes aboutit à des condamnations, ce qui nourrit un sentiment d’impunité durable.
L’instruction judiciaire ouverte à la suite des faits survenus le 17 avril 1996 confirme en partie ce constat. Parmi les 155 policiers présents sur les lieux, seuls les commandants de l’opération ont été inculpés et condamnés. L’un purge sa peine à domicile. Les 153 autres ont été acquittés. Plusieurs éléments relevés au cours de l’enquête signalent pourtant que des armes avaient été sorties des dépôts sans enregistrement préalable, en contradiction avec les règles en vigueur.
L’onde de choc dépasse les frontières nationales. Au Brésil, l’événement suscite une indignation profonde et relance le débat sur la réforme agraire et le rôle des forces de sécurité. À l’échelle internationale, il devient un symbole des luttes pour l’accès à la terre. En 1997, La Via Campesina fait du 17 avril une journée mondiale de mobilisation en mémoire des victimes, désormais désignée comme Journée internationale des luttes paysannes.
Les conséquences du massacre se prolongent aussi dans l’espace même où il s’est produit. La fazenda Macaxeira, dont le propriétaire est mentionné parmi les acteurs liés au crime, est expropriée. Elle devient un lieu d’installation pour des familles paysannes, sous le nom d’« Assentamento 17 de Abril », inscrivant la mémoire du drame dans le territoire.
Le site du massacre acquiert, avec le temps, une dimension mémorielle forte au sein du Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra. Il est perçu comme un lieu de recueillement. Un ensemble appelé « monument des anacardiers brûlés » y a été érigé. Il se compose d’arbres morts, chacun représentant une vie fauchée lors du massacre. Au centre, un autel porte les noms des victimes, en leur mémoire.
Trente ans plus tard, cette date conserve une force singulière. Elle rappelle que la question de la terre demeure centrale, qu’elle engage des vies et des choix de société. Elle rappelle aussi que, face à la violence, des femmes et des hommes ont tenu leur place, jusqu’au bout.
Rendre hommage aux morts d’Eldorado dos Carajás engage une responsabilité. Leur mémoire appelle à poursuivre les luttes pour la justice agraire, à refuser l’oubli et à maintenir vivante une exigence de dignité. Dans l’horizon de l’Amérique afro-latino-indienne, leur sacrifice demeure une présence active, à la fois politique et spirituelle.
L’écho de ce massacre ne se limite pas aux frontières du Brésil. Il se propage à travers toute l’Amérique afro-latino-indienne et au-delà, là où des femmes et des hommes demeurent attentifs aux luttes pour la dignité. Il trouve une résonance particulière en Palestine, où la question de la terre, de l’enfermement et des droits fondamentaux reste centrale. Le 17 avril y porte une autre mémoire. Depuis 1974, à l’initiative de Organisation de libération de la Palestine, cette date est aussi celle de la Journée internationale de solidarité avec les prisonniers palestiniens. Ce croisement de calendriers n’a rien d’anodin. Il met en lumière une communauté de situations, où la dépossession, la répression et la résistance s’entrelacent. Ainsi, d’un continent à l’autre, le 17 avril devient un jour de mémoire active, où les luttes se répondent, où les morts appellent les vivants à poursuivre l’exigence de justice.