Blog

Éclairer l'Actualité

 

 

Ce blog est animé par l'écrivain algérien Mohammed Taleb Il sera régulièrement enrichi de billets d’humeur, de coups de cœur, d’alertes écocitoyennes, d’annonces, de citations et d’aphorismes.

 

Mercredi 26 août 2026

Sliman Mansour (1947-2026). L'âme de la Palestine, la peinture arabe de l'Âme du monde, par Mohammed Taleb

El-Qods (la Sainte), le nom arabe de Jérusalem, ce 24 août 2026. Sliman Mansour s'éteint à 79 ans, dans la ville dont il aura peint toute sa vie les pierres, les dômes et les vieillards courbés sous leur poids. Il aura peint aussi l’âme de la Cité.
Quelques mois plus tôt, alors que la guerre menée par l’État colonial israélien et la société coloniale qui le soutient contre les Palestiniens entrait dans une phase que beaucoup jugeaient plus sombre encore que les précédentes, il confiait sans détour où logeait, selon lui, la véritable bataille : « La liberté se trouve principalement dans l'esprit et le cœur des gens. Les guerres menées par Israël et le traitement infligé aux Palestiniens visaient tous deux à obtenir notre défaite dans nos cœurs, mais ils ont échoué. »
Une phrase de vieil homme, prononcée avec la tranquillité de celui qui a déjà gagné sa bataille intérieure depuis longtemps. Pour comprendre d'où elle vient, il faut remonter loin, jusqu'à un village de Cisjordanie et une enfance née dans la blessure.
 
Naître dans la fracture
Sliman Mansour vient au monde en 1947 à Birzeit, parmi les oliveraies et les collines qui dessineront, toute sa vie, l'horizon de sa peinture. Il n'a pas un an lorsque la Nakba (terme arabe qui signifie « catastrophe ») frappe la Palestine en 1948. Un traumatisme qu'il n'a pas les mots pour nommer à l'époque, mais que son corps enregistre, comme s'inscrit dans une pierre la trace d'un séisme ancien. 800 000 Palestiniens sont chassés. La création de l’Israël est d’abord un spaciocide, un sociocide, un écocide.
Vingt ans plus tard, la guerre revient le chercher. En 1967, jeune homme, il vit près de Jérusalem, non loin d'un camp de l'armée jordanienne. Le lendemain du déclenchement des hostilités, au mois de juin, l'aviation israélienne bombarde le camp et vide la région de ses habitants. Avec quelques amis, Sliman Mansour prend la route à pied vers Birzeit, une vingtaine de kilomètres plus au nord. Sur ce chemin, il croise des corps abattus, une dizaine, égrenés le long du trajet comme les stations d'un calvaire ordinaire. Il arrive chez son grand-père, mange avec sa grand-mère, dort chez une tante. La guerre, pour lui, aura d'abord eu ce goût-là : la faim, la marche, et les morts qu'on enjambe sans s'arrêter parce qu'il faut continuer.
 
Bezalel, ou l'apprentissage du décalage
En 1968, il entre à l'Académie Bezalel de Jérusalem, institution née de la colonisation sioniste, pour y étudier l'art. Il en est le seul élève palestinien. Deux ans durant, il absorbe une formation techniquement rigoureuse, tournée vers les courants occidentaux et israéliens, sans jamais y trouver de quoi dire ce que son peuple traverse. Le décalage devient pour lui une révélation plus féconde que n'importe quel enseignement académique. Le langage abstrait moderne ne portera jamais la voix des opprimés. Diplômé en 1970, Sliman Mansour choisit de rentrer chez lui, avec un projet encore flou mais tenace, celui d'inventer une iconographie populaire, capable de parler à ceux qui n'ont jamais mis les pieds dans une galerie.
 
Une résistance à mille visages
Contre l'entreprise de dépossession territoriale, politique et mémorielle menée par l'État colonial israélien, le peuple palestinien invente des formes de riposte qui débordent largement le champ militaire. Chaque geste du quotidien devient acte de survie, et parmi ces gestes, la résistance culturelle s'impose comme l'un des plus redoutables. Elle seule empêche la dissolution de l'identité, elle seule tient à distance la réécriture coloniale de l'histoire.
Cette résistance puise sa force bien au-delà de la protestation politique. Les motifs des broderies (tatreez), les pas de la danse dabké, les courbes de la poterie et les couleurs des toiles de Sliman Mansour font vibrer les mêmes images archétypales, celles que les philosophes, les poètes et les mystiques nomment l'Âme du monde, l'Anima Mundi, la Nafs el-Kuliyya (l’Âme totale) ou le  ‘Alam el-Mithal (le Monde des  Images archétypales) dans la pensée arabo-islamique, ce réservoir de mémoire collective qui relie un peuple à sa terre, envers et contre toutes les frontières tracées sur une carte.
 
Le vieillard, la corde et la ville sur le dos
Un vieil homme marche, le dos brisé. Sur ses épaules, retenue par une simple corde de jute, repose la vieille ville de Jérusalem tout entière, dôme du Rocher compris. Cette image, Sliman Mansour la peint sous le titre Le Chameau des fardeaux (جمل المحامل), et elle devient en quelques mois l'une des icônes les plus reproduites de la culture palestinienne. Imprimée clandestinement à des centaines de milliers d'exemplaires, elle orne les murs des camps de réfugiés, se glisse dans les prisons, voyage jusque dans les maisons de la diaspora. Le sumud (صمود), cette résilience obstinée qui tient bon sans bouger, trouve là son corps, sa charge, son visage buriné.
Un poète né six ans avant lui, à quelques dizaines de kilomètres de là, aurait pu signer la légende de ce tableau. Mahmoud Darwich, natif d'al-Birwa en Galilée, village rasé en 1948, grandit avec le statut de « présent-absent » dans son propre pays avant l'exil qui le mène du Caire à Beyrouth, puis de Tunis à Paris. À qui voudrait comprendre le poids que porte le vieillard de Sliman Mansour, le poète Mahmoud Darwich (1941-2008) répond d'avance, dans un vers devenu formule : « Ma patrie n'est pas une valise, et je ne suis pas un voyageur. » Le peintre et le poète disent, chacun dans sa langue, la même chose : la patrie perdue continue de peser sur celui qui la porte en lui, où qu'il aille.
 
De la boue et des fissures
Enfant, chez sa grand-mère, Sliman Mansour l'a vue fabriquer des ruches avec de la boue mélangée à du foin. Ce geste domestique lui revient en 1987, quand la Première Intifada éclate et qu'un boycott des fournitures artistiques fabriquées en Israël l'oblige à se tourner vers d'autres matières. Il retourne alors vers la terre elle-même : boue, foin, bois. Une habitante d'un village voisin lui apprend comment choisir la terre, la nettoyer, la préparer. Il conserve la boue séchée en blocs, la réhydrate au moment de peindre, la mélange à du foin haché et à de la colle plastique, jusqu'à obtenir une matière d'une solidité surprenante sous son apparence fragile. D'abord, il peint avec les doigts, avant de revenir au pinceau.
La matière se fissure en séchant. Longtemps, Sliman Mansour s'acharne à combler chaque craquelure, avec la patience obstinée d'un homme qui refuse la fêlure. Il lui faudra environ cinq ans pour renoncer à ce combat, et pour comprendre que ces fissures racontent, mieux que n'importe quelle surface lisse, ce qu'a subi la terre palestinienne. À partir de là, il cesse de les masquer. Elles deviennent la matière même de l'œuvre, la trace visible d'une fracture qu'aucun peintre ne pourrait ni ne devrait effacer.
 
L'olivier ne ment jamais
Deux arbres reviennent, obsédants, dans les paysages de Sliman Mansour. L'oranger porte la nostalgie douce-amère des vergers perdus de Jaffa, tout un pan de Palestine côtière englouti lors de la Nakba. L'olivier, lui, porte autre chose. Une permanence têtue, des racines torsadées qui s'enfoncent dans la roche depuis des siècles, bien avant les structures de béton des colonies. Chaque fois que l'armée coloniale israélienne arrache un olivier, une toile de Sliman Mansour lui répond en le faisant renaître, sous les traits d'un corps humain, vigoureux, debout.
Mahmoud Darwich avait déjà écrit cette fidélité de l'arbre à l'humain. Dans Chronique de la tristesse palestinienne, il imagine que si les oliviers se souvenaient de la main qui les a plantés, leur huile se changerait en larmes. Chez le poète comme chez le peintre, l'arbre devient témoin, mémoire vivante, ancre charnelle que rien ne parvient à déraciner tout à fait.
 
Bâtir pour que la mémoire tienne debout
Peindre ne suffit pas à faire tenir une résistance dans la durée. Il faut des structures. Sliman Mansour compte parmi les fondateurs de la Ligue des artistes palestiniens, contribue en 1994 à la création du centre d'art contemporain Al-Wasiti à Jérusalem-Est, enseigne à Birzeit puis à Al-Quds. À chaque génération d'étudiants, il transmet les outils conceptuels d'un combat qui se mène aussi par les yeux. En 2019, le prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe vient couronner ce travail patient de bâtisseur, reconnaissant en lui une forme de diplomatie culturelle au service de son peuple.
C'est d'ailleurs au sein de cette même Ligue qu'est né, sans qu'il en revendique la paternité, l'un des symboles les plus connus de la cause palestinienne. Après la fermeture de son exposition dans l'unique galerie alors ouverte aux artistes des territoires occupés, les autorités israéliennes lui interdisent, à lui comme à d'autres, d'utiliser le rouge, le vert, le noir et le blanc, les couleurs du drapeau. Une pastèque, tranchée, offre spontanément les mêmes couleurs sans jamais tomber sous le coup de l'interdit. Sliman Mansour précise volontiers qu'il n'a rien inventé de ce détournement, tout en reconnaissant le rôle qu'il a joué dans sa diffusion, auprès des médias locaux d'abord, puis internationaux.
 
Une guerre coloniale entrée dans une nouvelle phase
Après le 7 octobre 2023, Sliman Mansour observe, depuis la Cisjordanie, un basculement. « Il existe un sentiment général selon lequel nous sommes entrés dans une nouvelle phase de la guerre menée par l'Israël contre les Palestiniens », dit-il, pointant la montée de la droite et des partis religieux, la peur grandissante face aux colons armés. Il ajoute, avec la lucidité froide d'un homme qui observe les rapports de force depuis des décennies, que l’Israël s'autorise cette impunité tant que le soutien occidental demeure total. Cette phrase éclaire rétrospectivement tout le reste de son œuvre. Chez lui, la mémoire d'un territoire ne s'est jamais figée en musée. Elle reste ouverte, brûlante, contemporaine d'elle-même.
 
Des femmes aux grandes mains
Dans la peinture de Sliman Mansour, les figures féminines portent le poids symbolique de la nation entière. « Pour moi, les femmes et les figures maternelles sont des symboles de la patrie et, parfois, elles sont des symboles de la révolution », explique-t-il. Il les veut fortes, belles, fières, dotées de grandes mains de travailleuses, vêtues du costume traditionnel dont il dessine lui-même chaque broderie, sans jamais recourir à un modèle.
Mahmoud Darwich avait, lui aussi, fondu le corps féminin dans la géographie du pays. Dans son poème de jeunesse Amant de la Palestine, il chante les yeux, les tatouages, les vêtements d'une femme aimée qui se confond peu à peu avec la terre elle-même. La précision méticuleuse des broderies chez Sliman Mansour répond, comme en écho visuel, à cette précision-là du vers. Une manière commune de faire de la femme aimée un acte de résistance face à l'effacement.
 
Retour à El-Qods
Le 24 août 2026, donc. La ville que Sliman Mansour a peinte toute sa vie, celle du vieillard et de la corde de jute, referme les yeux d'un de ses plus fidèles témoins. La Palestine, à cette heure, traverse l'une des périodes les plus sombres de son histoire contemporaine. Et pourtant, dans les camps de réfugiés, sur les murs fatigués des maisons de la diaspora, ses toiles continuent de circuler, patientes, increvables.
Sa dernière confidence résonne alors autrement : « Nous avons continué à rechercher la justice et la dignité, ainsi qu'à nous libérer nous-mêmes. Ce qui se passe aujourd'hui constitue une nouvelle tentative dans cette direction. Je pense que si nous avions été vaincus dans nos cœurs, rien ne se serait produit aujourd'hui, ni dans le passé. » Un vieil homme, une corde, une ville entière sur le dos. Le fardeau n'a jamais cessé de peser. Le dos, lui, tient toujours debout. ((c) Mohammed Taleb 2026)
 

Les propos de Sliman Mansour cités dans cet article sont tirés de l’entretien accordé à Haley Laningham, « An Interview with Sliman Mansour », Southeast Review, 16 juin 2024, mis à jour le 21 juin 2024. Les passages cités ont été traduits de l’anglais par l’auteur de cet article.

 

Jeudi 30 juillet 2026

Justice pour Victor Jara,

par Mohammed Taleb

Les autorités chiliennes ont finalement arrêté, le dimanche 26 juillet 2026, l'ancien officier de l'armée Nelson Haase, qui échappait à la justice depuis près de trois ans après la confirmation, en août 2023, de sa condamnation définitive par la Cour suprême. Reconnu coupable de l'assassinat du chanteur, metteur en scène, enseignant et militant communiste Víctor Jara, ainsi que de Littré Quiroga, directeur général de l'administration pénitentiaire, il vivait caché dans une propriété rurale de la commune de Puyehue, dans la région de Los Lagos. Son arrestation met un terme à une longue cavale et ouvre enfin la voie à l'exécution de sa peine de vingt-cinq années d'emprisonnement, dont quinze ans pour les homicides et dix ans pour les enlèvements. Il était le dernier des militaires condamnés dans cette affaire à demeurer en liberté. Six autres anciens officiers, Raúl Jofré Gonzáles, Edwin Bianchi, Ernesto Wulf, Juan Jara Quintana, Ernesto Bethke et Hernán Cachón purgent déjà la même peine, tandis que l'ancien procureur militaire Rolando Melo Silva a été condamné à huit années de prison pour complicité.

 

Né en 1932 dans une famille paysanne modeste, Víctor Jara demeure l'une des plus grandes figures de la culture chilienne et latino-américaine du XXᵉ siècle. Comédien, dramaturge, metteur en scène, poète, auteur-compositeur et chanteur, il consacra son œuvre aux travailleurs, aux paysans, aux peuples autochtones, aux quartiers populaires et aux luttes pour la justice sociale. Il fut l'un des principaux artisans de la Nueva Canción Chilena, mouvement qui renouvela profondément la chanson latino-américaine en associant les traditions musicales populaires à un puissant engagement politique et social. Proche du Parti communiste chilien, il soutint activement le gouvernement d'Unité populaire de Salvador Allende, convaincu que la création artistique devait prendre part au combat contre les inégalités, la domination impérialiste et l'exploitation des classes populaires.

 

Au lendemain du coup d'État militaire du 11 septembre 1973, Víctor Jara fut arrêté à l'Université technique de l'État, où il enseignait, puis transféré avec des milliers d'autres prisonniers au Stade Chili, transformé par la junte en centre de détention, de torture et d'exécution. Les militaires le soumirent à des sévices d'une extrême brutalité. Selon de nombreux témoignages, ils lui brisèrent les mains avant de le tourner en dérision en lui ordonnant de jouer de la guitare. Quelques jours plus tard, il fut assassiné. Son corps, retrouvé le 16 septembre à proximité du cimetière métropolitain de Santiago, portait les marques de la torture et quarante-quatre impacts de balles. Son exécution est devenue l'un des symboles les plus connus de la terreur instaurée par la dictature néofasciste d'Augusto Pinochet

 

Plus d'un demi-siècle après ces crimes, l'arrestation de Nelson Haase rappelle que la justice demeure une exigence fondamentale face aux crimes d'État. Elle constitue aussi un hommage à la mémoire de Víctor Jara, dont les chansons, traduites et interprétées dans le monde entier, continuent d'incarner la dignité, la résistance des peuples et l'espérance d'une société plus juste.

 

Jeudi 30 juillet 2026

La rose survivante (الوردة الناجية)

La rose survivante (الوردة الناجية), œuvre de Kivara Ammar, artiste palestinienne, réalisée en 2025, rend hommage à Ward Jalal al-Shaikh Khalil, jeune Palestinienne rescapée de l'incendie provoqué par le bombardement israélien de l'école Fahmi al-Jarjawi, à Gaza, le 26 mai 2025. La silhouette de l'enfant, qui se détache au milieu des flammes, porte une rose, symbole de la vie préservée malgré les ruines et la guerre. Par cette composition, l'artiste exprime la résilience, la dignité et l'espérance du peuple palestinien face à la destruction coloniale.

 

Vendredi 15 mai 2026

Présence de Enrique Dussel

J’ai été profondément marqué par 1492 : l’occultation de l’autre d’Enrique Dussel. Né en 1934 à Mendoza, en Argentine, et mort en 2023 à Mexico, Dussel fut l’un des grands penseurs latino-américains du XXe et du début du XXIe siècle. Philosophe, historien des idées, théologien et intellectuel engagé, il a vécu l’exil politique après avoir été menacé par la dictature argentine, avant de poursuivre son œuvre au Mexique. Figure majeure de la philosophie de la libération, il a contribué de manière décisive à donner une assise philosophique rigoureuse à la théologie de la libération, en articulant éthique, politique et critique de la modernité. Son travail s’inscrit dans une pensée du « Sud », attentive aux voix opprimées, aux peuples colonisés, et aux victimes de l’histoire.
 
Ce livre n’a pas bouleversé mes convictions ; il les a plutôt confirmées, en leur donnant une profondeur historique et une clarté conceptuelle nouvelles. Dussel y démontre avec une rigueur impressionnante que 1492 ne constitue pas simplement l’événement inaugural d’une expansion européenne, mais le moment fondateur d’un système-monde reposant sur l’occultation systématique de l’autre. L’« autre » (indigène, africain, arabe, colonisé, etc.) n’est pas seulement dominé ; il est nié comme sujet moral, réduit à une extériorité invisible qui rend possible la constitution de la modernité européenne elle-même. Cette thèse renverse radicalement le récit triomphaliste de la modernité, en montrant qu’elle est indissociable d’une violence constitutive.
 
Cette lecture m’a conforté dans l’idée que les formes contemporaines de domination ( économiques, culturelles, épistémiques) ne sont pas des anomalies, mais les prolongements logiques d’une histoire longue, toujours active. Le capitalisme globalisé, les logiques impériales, les hiérarchies raciales et les asymétries de pouvoir s’inscrivent dans cette matrice inaugurée en 1492. Ce que Dussel met au jour, c’est une structure de domination qui traverse les siècles, se reconfigure, mais ne disparaît jamais vraiment. Penser notre présent exige alors de décoloniser nos catégories mêmes de pensée, de refuser les récits qui naturalisent l’ordre du monde.
 
C’est ici que la portée spirituelle de cette œuvre me semble décisive. À rebours des pseudo-spiritualités contemporaines (souvent apolitiques, désincarnées, individualistes, voire complices de l’ordre néolibéra), la perspective de Dussel ouvre la voie à une spiritualité incarnée dans l’histoire. Une spiritualité qui ne fuit pas le conflit, mais qui s’y engage, du côté des peuples opprimés et des classes sociales subalternes. Contre les formes de « bien-être » dépolitisé ou de quête intérieure coupée du monde, elle rappelle que toute expérience authentique du sens passe par une confrontation avec l’injustice. La libération n’est pas une métaphore intérieure, elle est une exigence concrète, sociale et collective.
 
Mais cette voie se distingue également des fondamentalismes religieux, qui prétendent répondre à la crise du monde par le repli identitaire, la rigidité dogmatique. Là où ces derniers absolutisent une tradition et ferment l’horizon, Dussel propose une éthique de la responsabilité envers l’autre, fondée sur l’écoute des victimes et l’ouverture à l’altérité. Sa pensée articule foi et critique, tradition et libération, sans céder ni à l’individualisme spirituel ni à l’autoritarisme religieux. Elle dessine ainsi un chemin exigeant, où la spiritualité devient praxis, c’est-à-dire engagement transformateur dans le monde.
 
Dans notre contexte marqué par la montée des logiques impériales, le durcissement des politiques autoritaires et la progression de forces réactionnaires et néofascistes, l'œuvre de Dussel m'apparaît d’une actualité brûlante, car elle offre des ressources intellectuelles et spirituelles pour penser et résister et créer, dans une dialectique entre la Mémoire vivante et l'Imagination active. Elle nous appelle à construire une spiritualité radicalement décoloniale, anticapitaliste et anti-impérialiste, enracinée dans la solidarité avec les peuples marginalisés et dans la lutte pour la justice. Lire Dussel aujourd’hui, ce n’est pas seulement comprendre le passé, c’est se donner les moyens de ne pas consentir au présent mortifère. (Mohammed Taleb).
 
PS : J'ai réalisé un cours audio sur la théologie de la libérations, et une anthologie de textes des artisans de cette école de pensée. Intéressé-e ? Envoyez un mail à culturegenerale@mohammedtaleb.info
Voir moins

 

Jeudi 23 avril 2026

Conservation ou colonisation ? Les Massaï du Ngorongoro (Tanzanie) se battent pour rester chez eux, par Mohammed Taleb

En avril 2026, des Massaï ont manifesté en Tanzanie pour dénoncer leurs expulsions forcées de la zone de conservation du Ngorongoro, site classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, au nom de la conservation de la nature. La zone de conservation du Ngorongoro s'étend sur plus de 829 000 hectares et abrite environ 100 000 personnes, dont la majorité sont des éleveurs massaï — elle est au cœur de leur identité, de leurs pratiques culturelles et de leur mode de vie en tant que peuple autochtone. D'autres peuples autochtones, notamment les éleveurs Datoga et les chasseurs-cueilleurs Hadzabe, y maintiennent également des liens ancestraux. Le gouvernement tanzanien mène depuis des années une campagne de persécution contre ces populations : depuis 2022, les résidents autochtones font face à des pressions croissantes pour les pousser à partir, notamment par la réduction de l'accès aux services essentiels, des restrictions de mouvement, ainsi qu'un accès limité aux pâturages, aux sources d'eau et aux sites culturels. Des allégations de harcèlement, d'intimidation de défenseurs des droits humains, de détentions arbitraires et de risques d'expulsions forcées ont également été rapportées. Deux commissions présidentielles, créées en février 2025 à la suite de vastes protestations en août 2024 au cours desquelles plus de 40 000 éleveurs massaï s'étaient mobilisés, ont rendu leurs rapports — mais ceux-ci demeurent non divulgués malgré des déclarations gouvernementales indiquant que leurs recommandations guideront des décisions politiques imminentes. Ces rapports ont été remis à la présidente Samia Suluhu Hassan en mars 2026, et lors de leur présentation le 12 mars, l'UNESCO a été mentionnée à trois reprises. Les Massaï et leurs représentants dénoncent la complicité de l'UNESCO dans ce processus, accusant le Comité du patrimoine mondial d'avoir pendant des décennies présenté leur présence comme une menace environnementale et de continuer à qualifier de « réinstallations volontaires » ce qu'ils considèrent comme une dépossession violente. Huit experts de l'ONU ont réagi en appelant le gouvernement tanzanien à publier immédiatement ces rapports, estimant que « les décisions affectant des dizaines de milliers de peuples autochtones ne peuvent pas être prises à huis clos », et en rappelant les engagements historiques pris envers les Massaï : en 1951, ces derniers s'étaient vu garantir le droit de continuer à résider dans la zone de conservation du Ngorongoro en échange de la cession de terres pour la création du parc national du Serengeti. Les experts ont également affirmé que « les efforts de conservation ne doivent pas se faire au détriment des droits humains ». Survival International et la Maasai International Solidarity Alliance appellent l'UNESCO, l'UICN et le Comité du patrimoine mondial à reconnaître publiquement les Massaï comme gardiens légitimes de ces terres et à exiger l'arrêt du programme de réinstallation.

Brésil et Palestine, le double visage du  17 avril; par Mohammed Taleb


Le 17 avril porte aujourd’hui deux journées internationales de solidarité, que l’on peut comprendre comme des journées sœurs, issues d’une même expérience historique de dépossession de la terre. Au Brésil, le massacre de 1996 à Eldorado dos Carajás, où des membres du Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra sont tués alors qu’ils revendiquent l’accès à la terre, conduit en 1997 le réseau La Via Campesina à faire du 17 avril la Journée internationale des luttes paysannes.

En Palestine, cette même date est, depuis 1974, consacrée par l’Organisation de libération de la Palestine comme Journée internationale de solidarité avec les prisonniers palestiniens. Deux inscriptions dans le temps militant, qui procèdent d’une même réalité initiale, celle d’un arrachement à la terre, à ses droits et à ses usages.

Ces deux journées se répondent ainsi comme les expressions d’une même condition historique. Elles donnent forme à une mémoire partagée, où la terre apparaît comme le fondement de l’existence sociale, politique et symbolique. Dans un cas, des paysans affrontent la concentration foncière et la violence qui l’accompagne. Dans l’autre, l’enfermement massif de prisonniers s’inscrit dans une lutte où la terre, la souveraineté et la présence humaine demeurent indissociables. Cette gémellité ouvre sur l’horizon de sens que je nomme l’Internationale du droit à la terre. Le 17 avril devient dès lors un point de jonction, où des histoires situées s’inscrivent dans une même exigence, où la mémoire se fait parole, et où la dignité humaine se formule à partir d’un droit premier, celui d’habiter la terre.

Jeudi  9 avril 2026

Éloge de la polarisation, par Mohammed Taleb


En refusant de nommer explicitement l’adversaire qui domine à l’échelle du globe (je parle du capitalisme, de l’impérialisme, du colonialisme, du néocolonialisme, du sionisme, du suprématisme, du racisme et d’autres monstruosités), sous prétexte que nommer reviendrait à « polariser », « cliver » ou « dualiser », nous empêchons la conscience d’atteindre la clarté. La nomination constitue une condition de l’intelligibilité du réel. Ce qui n’est pas nommé demeure opaque, naturalisé, soustrait à toute mise en question morale.


Face à l’injustice globale et à ses multiples formes (injustice sociale, injustice écologique, injustice spatiale, injustice culturelle, injustice épistémique, injustice de genre, etc.), les clivages, les polarisations et les dualismes ne relèvent pas de pathologies de la pensée. Ils signalent au contraire une âme éthiquement saine, enracinée dans l’humanisme. Distinguer, séparer, juger, c’est exercer la faculté de discernement sans laquelle aucune responsabilité morale ne peut advenir. Refuser toute polarité au nom d’une unité abstraite revient, de fait, à se rendre complice de l’ordre dominant.


Cela ne signifie pas que l’existence humaine se réduise à la lutte. Il existe aussi des temps de création, de ressourcement, de contemplation, de joie amoureuse, par lesquels la vie se célèbre et se régénère. Ces moments ne sauraient être conçus comme des refuges hors du monde. Ils participent à une formation de la sensibilité et de la volonté, ce que Immanuel Kant nomme une force formatrice (bildende Kraft), qui rend le sujet plus apte à résister à l’injustice et à agir selon des fins universalisables. La contemplation authentique ne détourne pas de l’action juste, elle l’approfondit et la soutient.


Dès lors, la non-dualité ne peut être pensée comme une neutralisation des conflits historiques, sociaux et politiques. Lorsqu’elle se présente comme une indifférenciation morale, elle devient une idéologie de pacification au service de la domination.


Entre le capital impérialiste (système de mort, de prédation et de réification du vivant) et la Poésie de l’Âme du monde (principe de relation, de dignité et de co-appartenance du vivant), aucune voie non duelle n’est possible. Il n’existe ici ni troisième terme ni compromis acceptable. Toute prétendue réconciliation qui efface l’asymétrie des violences trahit à la fois l’humanisme, la raison critique et l’exigence spirituelle la plus haute.

 

À propos de l’illustration :
Dans son dessin Dlúthpháirtíocht (titre en gaélique irlandais signifiant « Solidarité »), réalisé en 2023, l’artiste irlandais Emmet Walsh entrelace l’imaginaire celtique et la réalité palestinienne contemporaine afin de donner forme à une solidarité transnationale des peuples en lutte. La figure centrale, inspirée des saints et des héros de l’iconographie médiévale irlandaise, se drape des couleurs de la Palestine et porte le keffieh, symbole de résistance et de dignité. L’épée, tenue sans ostentation, évoque moins la violence que la détermination à ne pas renoncer, tandis que le bouclier circulaire renvoie à la protection du peuple et de la mémoire. Un oiseau noir, peut-être un corbeau, surplombe la figure. Dans l’imaginaire celtique, il se rattache à la veille, au passage entre les mondes, à la mémoire des morts et à la lucidité face à la guerre et à l’injustice. L’entrelacs celte qui encadre la composition, symbole d’interdépendance et de continuité, affirme que la lutte palestinienne ne se trouve pas isolée mais inscrite dans une trame historique, politique et éthique plus vaste. L’œuvre se présente ainsi comme une icône de résistance partagée, où l’Irlande reconnaît dans la Palestine meurtrie un miroir de ses propres blessures coloniales et de son combat pour la dignité. (Mohammed Taleb)

Mercredi 8 avril 2026

Un Jung anticolonialiste ?

 
 
Les guerres de l’Occident impérialiste, dont la version israélo-trumpienne n’est qu’une dégénérescence bruyante, ne s’expliquent pas uniquement par l’appétit du gain ni par la mécanique froide de l’accumulation du capital. Celui-ci n’est que la houille brûlante d’une forge plus ancienne, celle d’une psyché conquérante, convaincue que le monde extérieur (les peuples et la Nature vivante) lui appartient d’avance. Il y a là un imaginaire structurant, une mythologie de la domination qui, depuis la colonisation des terres jusqu’à celle des consciences, se déploie sous des formes toujours renouvelées.
 
Serge Latouche parlait d’« occidentalisation du monde », Aminata Traoré dénonçait le « viol de l’imaginaire », Malcolm X ciblait l’« esclavage mental ». Pour sa par, Ngũgĩ wa Thiong'o, déconstruisait la « colonisation de l’esprit », et Frantz Fanon condamnait "l'état de dépersonnalisation absolue". Ils nommaient une dissymétrie intérieure, un déséquilibre psychique entre un je occidental hypertrophié et un autre réduit au silence. Ce qui se joue dans ces guerres n’est pas seulement économique ; c’est une tentative désespérée de maintenir, sous couvert de puissance, une suprématie symbolique menacée. La conquête n’est plus une action sur le monde ; elle est devenue un réflexe de survie de l’ego collectif du Nord.
 
Carl Gustav Jung, alors même qu'il était prisonnier des schémas de la psychologie racialiste, évolutionniste et inégalitaire hérités du XIXe siècle, avait perçu, lors d'une expérience de modification de la conscience lors de son dialogue avec Ochwiay Biano, chef de la nation Pueblo au Taos Pueblo (Nouveau-Mexique, janvier 1925), la vérité profonde des rapports de l'homme blanc avec le reste du monde. Il écrivait ce texte emblématique, à mes yeux l’un des plus justes, porteur d’une potentialité anti-impérialiste :
 
« Je sentis monter en moi comme un brouillard diffus, quelque chose d’inconnu et pourtant de profondément familier. Et, image après image, se détachaient de ce brouillard, d’abord les légions romaines faisant irruption dans les villes de Gaule, Jules César avec ses traits nettement ciselés, Scipion l’Africain, Pompée. Je voyais l’aigle romain sur la Mer du Nord et sur les rives du Nil blanc. Je voyais saint Augustin transmettant aux Anglo-Saxons, de la pointe des lances romaines, le credo chrétien et Charlemagne imposant glorieusement aux païens des conversions tristement renommées. Puis les hordes pillardes et meurtrières des armées des croisés et ainsi, comme avec un coup au cœur, la vanité du romantisme traditionnel des croisades me sauta aux yeux. Puis vinrent Colomb, Cortez et les autres conquistadores qui, par le feu, l’épée, la torture et le christianisme terrifièrent même ces lointains Pueblos qui paisiblement rêvaient au Soleil, leur Père. Je vis aussi les populations des îles des mers du Sud décimées par l’« eau de feu », la scarlatine, importée avec les habits, la syphilis. C’en était assez. Ce qui pour nous est désigné par colonisation, mission auprès des païens, expansion de la civilisation, etc., a encore un autre visage, visage d’oiseau de proie cruellement tendu, guettant sa prochaine victime, visage digne d’une race de pillards et de pirates. Tous les aigles et autres bêtes rapaces qui ornent nos écussons héraldiques m’apparurent comme les représentants psychologiques appropriés de notre véritable nature. »
 
Ce passage provient d'un manuscrit inédit de 1926 sur la « psychologie des primitifs » , intégré par Aniela Jaffé dans l'autobiographie de Carl Gustav Jung Erinnerungen, Träume, Gedanken (Souvenirs, rêves, pensées), recueilli et édité par Aniela Jaffé, 1961 (Rascher Verlag – Zurich/Stuttgart). Il figure dans la section « Die Pueblo-Indianer » (Chapitre « Reisen » (Voyages)). En français, le passage figure au chapitre IX « Voyages », section « Les Indiens Pueblo », dans Ma Vie. Souvenirs, rêves et pensées, traduit de l'allemand par Roland Cahen (et revue par Marie-Martine Louzier Padou et Suzanne Vaysse) (avec une première édition aux éditions Fayard, en 1967 ; rééditions chez Gallimard, coll. « Folio Essais »).

 

Mercredi 8 avril 2026

Il ne saurait y avoir de véritable transition socio-écologique sur fond d’amnésie. Sans profondeur historique, donc sans âme, elle n’est qu’un simple réaménagement formel, un verdissement du Capital impérialiste.

Samedi 28 mars 2026

Défendre la terre au Guatemala : entre résistances locales et harcèlement judiciaire

Depuis le milieu des années 2010, et plus encore dans la séquence récente ouverte au début de l’année 2026, la situation des défenseurs autochtones du territoire au Guatemala se caractérise par une intensification des poursuites judiciaires liées aux conflits autour des projets hydroélectriques, notamment dans le département de Huehuetenango, où les tensions remontent à l’installation contestée d’entreprises énergétiques dans des zones comme Yichk’isis. Au cours des derniers mois, cette dynamique s’est concrétisée par de nouvelles arrestations et procédures, dont le cas de Francisco Mateo Mateo, arrêté en février 2026 sur la base d’une accusation d’homicide liée à une plainte déposée en 2014 dans le contexte des conflits communautaires, puis finalement poursuivi pour « encubrimiento propio » malgré l’insuffisance des preuves pour soutenir l’accusation principale, après plus d’un mois de détention préventive et une remise en liberté conditionnelle décidée par un juge. Cette affaire illustre un schéma plus large où des faits anciens sont réactivés dans un cadre judiciaire perçu comme instrumentalisé, alors même que ces conflits trouvent leur origine dans l’opposition persistante des communautés autochtones à des projets extractifs imposés sans consentement effectif. Dans cette conjoncture, marquée par une crise institutionnelle et des tensions entre pouvoirs politiques et judiciaires, la multiplication des procédures, des condamnations et des mesures restrictives contribue à fragiliser les structures communautaires, à prolonger les conflits territoriaux et à installer une forme de pression durable sur les acteurs locaux de la défense du territoire, tandis que les autorités continuent de présenter ces actions comme relevant du fonctionnement ordinaire de la justice. Dans ces conditions, la défense des territoires apparaît moins comme une infraction que comme une exigence de justice, ce qui rend d’autant plus urgente la reconnaissance effective des droits des peuples autochtones et la fin de leur criminalisation systématique.

Dimanche 22 mars 2026

Quand l’Inde interdit une mémoire palestinienne

La décision prise le 19 mars 2026 par les autorités indiennes d’interdire la diffusion en Inde du film « La Voix de Hind Rajab », réalisé par Kaouther Ben Hania, constitue un scandale politique et moral. Cette œuvre retrace, à partir d’enregistrements réels, les derniers instants d’une enfant palestinienne de Gaza, Hind Rajab, piégée sous les tirs en janvier 2024, et donne à entendre, dans toute sa nudité tragique, la violence infligée aux civils . Présenté en compétition à la Mostra de Venise en septembre 2025, le film y a reçu une reconnaissance majeure, avec une ovation exceptionnelle et des récompenses importantes, avant d’être nommé aux Oscars et aux Golden Globes . En bloquant sa sortie, officiellement pour ne pas nuire aux relations entre l’Inde et l’Israël, le pouvoir indien révèle une censure directement dictée par des considérations géopolitiques. Le régime dominé par le Bharatiya Janata Party (BJP), porteur d’un nationalisme fondamentaliste hindou, s’inscrit de longue date dans une proximité stratégique avec l’État israélien, au nom d’intérêts sécuritaires et idéologiques convergents. Cette interdiction ne relève donc pas d’un simple choix culturel, mais d’un alignement assumé qui vise à étouffer une œuvre dérangeante. Il faut néanmoins rappeler qu’une autre Inde existe, celle de Arundhati Roy, des guérillas paysannes naxalites et des mouvements écopaysans, écoféministes, autochtones, qui continuent de porter une exigence de justice et de vérité.

Dimanche 22 mars 2026

La vérité animiste du poète palestinien Mahmoud Darwich

 

«POUR le Palestinien, la terre ne relève pas uniquement du politique, mais aussi du sacré. Dès mes premiers pas dans la poésie, j’ai abordé la terre et ses éléments, herbe, arbres, bois coupé, pierres, comme des êtres vivants. Je veux dire que tout me préparait à recevoir le message de l’Indien. Ayant pris connaissance de sa culture, je me suis rendu compte qu’il avait parlé de moi mieux que je ne l’avais fait moi-même. Aussi, je tire fierté d’avoir hissé la revendication du droit palestinien au niveau du combat de l’homme rouge pour ses droits. C’est une défense de l’harmonie de l’Univers et de la nature, harmonie que l’homme blanc a rompue par sa conduite. Dans les deux cas, la terre est l’objet du conflit, et la colonisation au cœur de l’affrontement. Et la conscience tragique est suffisamment élevée chez les Palestiniens pour leur permettre de se retrouver dans toute tragédie, de la Grèce à nos jours. C’est très précisément pourquoi nos textes sont épiques et non mythiques, et qu’ils n’affirment pas la suprématie des facteurs objectifs sur la volonté de l’homme. »

Mahmoud Darwich (1941 - 2008), poète palestinien de renommée mondiale,  a marqué la littérature arabe par ses écrits sur l'exil, et la résistance.